Lasalliens d'Europe, c'est pour moi une
grande joie de vous accueillir à la Maison généralice des Frères des Écoles Chrétiennes. Certains d'entre vous ont déjà eu l'occasion de venir dans cette maison. D'autres s'y trouvent pour la première fois. La Maison généralice est, de nombreuses façons, au service de la mission lasallienne. Elle n'a pas d'autre raison d'être. Ceux d'entre nous qui travaillons ici essayons de contribuer à la mission en rendant aux Lasalliens tous les services qui sont en notre pouvoir. Nous souhaitons que tous ceux qui sont engagés dans la mission lasallienne connaissent cette maison et s'y sentent chez eux. Vous êtes les bienvenus.
Vous êtes délégués de quinze pays européens: chefs d'établissement, membres des Conseils ou bureaux, parents, responsables financiers... et jeunes, et vous représentez et vous nous rappelez ceux pour qui nous existons. Vous êtes venus à Rome au cours de cette Année du Jubilé pour réfléchir sur la mission lasallienne, et plus précisément sur l'éducation des jeunes qui sont pauvres et sur la liberté d'enseigner dans un monde caractérisé par des changements qui donnent le vertige. Demain vous allez, avec Mgr l'Archevêque Pittau et d'autres spécialistes de l'éducation, discuter de vos problèmes propres. Samedi vous irez en pèlerinage dans une des basiliques majeures, accompagnés par le Vicaire général du Saint-Père pour le diocèse de Rome. Aujourd'hui vous êtes venus à la Maison généralice pour recevoir un message du Supérieur général sur la mission lasallienne au moment où nous changeons de siècle et de millénaire.
La signification de votre présence
Votre présence à Rome a une double signification. J'emploie le mot signification dans son sens littéral. Votre présence signifie, c'est-à-dire, est un signe de deux dimensions essentielles de ce que c'est qu'être Lasallien.
Vous êtes des délégués de Lasalliens en Europe. La composition même de votre groupe et vos rencontres en assemblées ces jours-ci signifient que vous êtes une communion de Lasalliens. Comme signe de cette communion, votre congrès rappelle, exprime et nourrit votre union dans le Christ et en Jean-Baptiste de La Salle. Aujourd'hui vous êtes venus à la Maison généralice, un centre qui est lui-même un signe de la dimension internationale de la mission lasallienne. Votre visite au Sanctuaire de Saint Jean-Baptiste de La Salle et votre rencontre avec son successeur actuel signifient que la mission lasallienne en Europe est intimement unie à la mission lasallienne dans l'ensemble du monde.
Nous sommes tous participants, d'une façon ou d'une autre, à cette mission, en union avec soixante-huit mille administrateurs et enseignants et beaucoup plus de milliers supplémentaires de parents, d'anciens élèves, d'amis et de bienfaiteurs engagés dans la mission lasallienne dans plus de 80 pays. Nous sommes au service d'environ huit cent mille enfants, adolescents, jeunes adultes, adultes et adultes "vétérans". Ils sont de races, d'héritages ethniques, de langues, de religions, de situations politiques et économiques différentes. La plupart d'entre eux jouissent d'une paix relative, mais d'autres souffrent de la discrimination, de la division et de l'oppression, de la violence et même de la guerre. Nous, Lasalliens, exerçons notre mission dans plus de neuf cents écoles et centres: préscolaires, élémentaires, moyens, secondaires, techniques industriel, agricole, tertiaire, écoles normales, universités. Nous avons des programmes pour les illettrés, les enfants de la rue, les orphelins, les migrants, les nomades, les handicapés physiques et mentaux, les jeunes qui ont des problèmes de comportement.
Votre présence à Rome est, en un sens analogique, sacramentelle. Je veux dire par là que votre présence est un signe qui produit ce qu'il signifie. De même que vous exprimez votre communion comme Lasalliens européens, et comme Lasalliens internationaux, vous nourrissez et approfondissez votre sens d'appartenance. La qualité de vos conférences et de vos discussions est évidemment très importante. Vos jours vécus ensemble, cependant, ont une signification qui dépasse la dimension du savoir.
Aujourd'hui et demain
Ces réflexions d'ouverture sont en relation avec le message que je veux vous adresser cet après-midi. J'ai intitulé cette causerie L'école lasallienne en Europe: Aujourd'hui et Demain. En réalité je parlerai très peu de demain. Demain n'est pas là et ne sera jamais là. Nous ne vivons que dans le présent. Notre responsabilité est la mission lasallienne aujourd'hui. En conséquence aujourd'hui doit être ce sur quoi nous faisons porter notre attention. Nos successeurs seront responsables de demain. Nous devons avoir confiance en eux et dans leur capacité de répondre à la réalité. En même temps, nous devons nous souvenir que ce que nous faisons aujourd'hui et ce que nous ne faisons pas auront un effet profond sur le monde dont nos successeurs vont hériter. Notre génération a l'obligation de laisser à nos successeurs des situations viables.
J'ai dit que nous vivons dans un monde de changements qui donnent le vertige. Il y a sept ans, le 42ème Chapitre général nous a rappelé certains des défis importants qui affectaient directement la mission lasallienne:
"flux migratoires, racismes, violences urbaines, terrorismes, toxico-manie, perte des valeurs humaines de base, crises de la foi, éducation religieuse refusée, attrait des sectes, chômage, sida, faim, analphabétisme, enfants de la rue, personnes déplacées, mépris de la vie, éclatement de la famille, exclusions scolaires..."(Circulaire 435, p. 23)
Le Chapitre demanda au Supérieur général et à son Conseil de faire de ces défis, et d'autres, l'objet de leur étude, avec l'aide de professionnels et d'experts. Notre réponse a pris la forme de colloques. Les thèmes choisis couvrent beaucoup d'aspects des changements dans nos façons de vivre, de penser et d'agir et leurs conséquences. Nous avons étudié les thèmes des familles, de la globalisation, le phénomène des mégalopoles, des nouvelles technologies de l'information et de l'évangélisation. Plutôt que de vous parler de ces thèmes séparément, je veux vous dire quelque chose sur eux globalement. Aussi, je vais employer le mot globalisation. Je ne suis pas du tout expert sur la question. Au contraire. En outre, je suis conscient qu'il y a différentes façons de comprendre le mot globalisation. Il n'est d'ailleurs pas dans mes intentions d'entrer dans un débat sur des définitions précises. Je veux plutôt employer le mot pour aider à décrire le changement vertigineux que j'ai mentionné plus haut et en conséquence mieux comprendre notre mission lasallienne dans ce monde-ci et celui de demain.
Globalisation
En septembre dernier, en Argentine, lors d'un congrès sur la mission, le Cardinal Francis George, OMI, Archevêque de Chicago, s'est adressé à près de trois mille délégués des pays des Amériques. Il a dit à son auditoire, qu'avec la chute du communisme, la fin de la guerre froide, et la fin de la situation politique bipolaire du monde, l'ordre économique qui divisait le monde en capitalistes et socialistes est en train de finir. Quelque chose de nouveau est en train de naître, quelque chose que beaucoup appellent "globalisation". La Globalisation a des dimensions technologiques, économiques, politiques et culturelles. Le cardinal George affirmait que l'Église est obligée d'entrer en dialogue avec ce qu'on appelle "nouvel ordre du monde", de dire ce qu'il a de bon, et de signaler ses insuffisances et ses maux, à la lumière et avec la puissance de l'Évangile. L'Église doit proclamer, comme Jean Paul II l'a déclaré maintes fois, que l'économie doit servir les personnes, et non pas les personnes servir l'économie.
Certains parlent de la globalisation comme d'un processus qui peut contribuer à construire une famille humaine unie et harmonieuse. Le cardinal George fait remarquer qu'il peut en effet relier les gens et les lieux, mais il peut aussi écraser et opprimer les gens. Le capitalisme de marché qu'il cultive ressemble au capitalisme libéral de la fin du 19ème siècle et, en conséquence, est quelquefois appelé capitalisme néolibéral. Ce capitalisme est de moins en moins sous le contrôle et la régulation des gouvernements. Il élargit le fossé entre le riche et le pauvre et promeut une culture globale marquée par la consommation. Joseph Stiglitz, qui vient de quitter le poste de chef économique de la Banque mondiale, accuse la communauté financière internationale d'exclure les pays pauvres de la démarche de la prise de décision. Le journaliste William Pfaff, écrit que "le nouveau capitalisme, qui ne sert que les intérêts des détenteurs d'actions, et le nouveau globalisme, qui ne sert que les intérêts des entreprises d'affaires, sont déjà en crise. Dans les deux cas la cause est facile à identifier, c'est la subordination des travailleurs, des clients, des intérêts publics et sociaux, et même du patriotisme - au profit.
La recherche du profit économique peut devenir le plus extrême des buts humains. Les personnes humaines peuvent être définies comme consommateurs actuels et potentiels. Estimer la valeur des êtres humains à la lumière de ce qu'ils peuvent acheter et consommer est clairement un affront à la dignité humaine. La promesse de la globalisation est qu'elle va promouvoir la prospérité, mais pour beaucoup l'expérience qu'ils en font est l'exclusion et l'exploitation. Nous savons qu'il doit y avoir un contrôle et une régulation de l'économie mais, comme le cardinal George l'a fait remarquer, il n'y a pas d'interlocuteur isolé pour une économie globale. Claude Smadjr, directeur général du Forum économique Mondial, prône un partenariat entre le gouvernement et les affaires. Il dit qu'il ne s'agit pas de choisir entre un petit et un grand gouvernement, mais de redéfinir la mission du gouvernement. En même temps, il insiste sur le fait que les corporations elles-mêmes doivent devenir socialement responsables et attentives à la dimension éthique.
J'écris ces mots le lendemain d'un discours remarquable du Président K.R. Narayanan de l'Inde. Il avertit sa nation que des millions de gens qui "bouillent dans la frustration" sont laissés à la traîne dans la misère et l'illettrisme alors même que l'économie indienne en croissance rapide, de plus en plus poussée par le marché, a créé une classe de nouveaux riches. Il a insisté sur l'importance de s'assurer que les bénéfices de la croissance atteignent les couches les plus pauvres de la société, ajoutant que "négliger les gens appauvris conduira au ressentiment et à la violence." Bien sûr l'Europe n'est pas l'Inde. Néanmoins, ne pouvons-nous pas percevoir le caractère pertinent de ces remarques lorsque nous réfléchissons sur l'augmentation des délits et de la violence parmi les jeunes des villes et des quartiers en Europe, et même dans certaines écoles?
Le cardinal George a parlé d'une résistance locale à l'intrusion globale, à l'émergence de sociétés multiculturelles, et à la menace de fragmentation culturelle. Cette résistance se manifeste dans l'affirmation d'identités, de religions, de langues et de coutumes locales et dans le fondamentalisme et les conflits. Klaus Schwab, le fondateur du Forum économique mondial, note que "ce que nous constatons ce n'est pas la convergence de cultures dans un village global fonctionnant sans heurts. La vraie question est comment gérer la diversité dans un monde de contact étroit entre des identités culturelles et des pratiques ethniques qui ne veulent pas disparaître."
Globalisation et éducation
Il y a plusieurs mois la revue Newsweek a consacré un long article à l'impact de la globalisation sur l'éducation. L'auteur note que même des mouvements de "réforme de l'enseignement" sont souvent modelés et orientés vers la réussite économique. Le danger est d'oublier les enfants et les jeunes qui sont ceux pour qui l'enseignement existe. On considère comme sagesse conventionnelle que la prospérité économique d'une nation est liée à sa richesse en capital humain, et que son capital humain dépend de la qualité de son système éducatif. Tant dans les pays riches que dans les pays pauvres, les écoles sont en train de devenir une extension de la politique économique. Newsweek dit que réduire les écoles à un élément de la politique économique n'est pas sans risques. Je dis que c'est monstrueux! Cela place l'enfant en première ligne du changement social. C'est faire peser sur lui des exigences excessives, dont les résultats peuvent être et sont souvent un stress malsain, des problèmes émotionnels graves et même des suicides. Faire des écoles une extension de la politique économique c'est exploiter les enfants et les jeunes. Et cela est mal.
Pourtant, exploiter les enfants dans des buts économiques est une chose, les bien préparer à vivre moralement, efficacement et être heureux dans un monde globalisé est une toute autre chose.
La Globalisation: une réalité
La globalisation est une réalité. Nous ne pouvons simplement pas y échapper ni l'ignorer ni la condamner. Il n'y a aucune autre possibilité évidente. L'Église doit engager un dialogue avec elle. Cette rencontre exige une reconnaissance de ce qu'il y a de positif ou de potentiellement positif. Par exemple, les nouvelles technologies de l'information, de la communication, et du transport peuvent être des moyens de développer les liens entre les gens, d'améliorer leur vie et l'économie de leurs nations, et même de défendre leurs droits. En même temps, cependant, l'Église doit reconnaître et prendre une position prophétique sur les éléments négatifs de la globalisation.
La réponse des Lasalliens: proclamer et promouvoir le Royaume de Dieu
Jean Paul II a dit que les sociétés doivent manifester un plus grand sens de responsabilité pour le bien commun. Elles ne doivent jamais perdre de vue la personne humaine. Le défi, dit-il "est d'assurer une globalisation dans la solidarité, une globalisation sans marginalisation."(Message pour la journée de la paix 1998). C'est pourquoi, dit Francis George, l'Église doit faire de la proclamation et de la défense de la personne humaine le centre de sa mission dans le monde globalisé. L'Église doit insister sur la dignité humaine et promouvoir la culture de la vie et de la solidarité humaine.
Dans ma lettre pastorale de l'an dernier, Sur la défense des Enfants, le Royaume de Dieu et la mission lasallienne, j'ai dit que la notion de Royaume de Dieu donne un excellent cadre pour la compréhension de la mission lasallienne. Je sais très bien qu'une analogie monarchique n'attire pas tout le monde. Néanmoins, l'analogie était centrale dans l'explication que le Christ donne de sa propre mission, et peut nous aider à comprendre la nôtre. Jean-Baptiste de La Salle dit que notre mission est honorable aux yeux de Dieu "parce qu'elle cherche à étendre le Royaume de Dieu". La Règle des Frères déclare que la mission lasallienne implique l'attention "aux nécessités éducatives des pauvres qui aspirent à prendre conscience de leur dignité d'hommes et de fils de Dieu." Ces paroles supposent que la sorte d'injustice et d'affront à la dignité humaine que la globalisation peut causer est incompatible avec le Royaume de Dieu. En conséquence la Règle dit, la mission lasallienne inclut un engagement résolu pour établir, renouveler et diversifier nos oeuvres "selon les besoins du Royaume de Dieu".
Toute école et tout centre lasalliens doit être un "signe du Royaume". Ses orientations, son atmosphère, la qualité des relations, doivent "signifier" la communion interpersonnelle que le Royaume de Dieu exige. Plus que cela, chaque école, chaque centre doit être un "moyen de salut". Notre ministère, dit la Règle, requiert que nous travaillions "utilement à l'oeuvre du Royaume." (Règle 11, 3, 69)
En outre, la Règle dit que les Frères, "coopérateurs de Jésus-Christ, consacrent toute leur existence à l'édification du Royaume de Dieu par le service éducatif." (Règle 5) Cependant, Dieu n'appelle pas seulement les Frères mais tous ceux qui participent à la mission lasallienne à coopérer avec Jésus-Christ dans la proclamation du Règne de Dieu par ce que nous disons, ce que nous faisons et ce que nous sommes. Proclamer et établir le Royaume est le but de la mission de Jésus: "Il faut que je prêche la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. Car j'ai été envoyé pour cela." (Luc 4:43) Jésus lui-même dans sa vie, son enseignement et ses actions révèle le Dieu qui règne. Jésus s'adresse à Dieu par ce mot intime, Abba, Père. Il décrit Dieu comme un être sensible aux besoins et aux souffrances de chaque être humain, comme quelqu'un qui aime, qui est plein de compassion, et qui pardonne.
Jean Paul II dit que les membres des instituts religieux, comme les Frères, doivent être les signes de l'Esprit montrant le Royaume à venir. Par extension, les partenaires des Frères doivent être des signes de l'Esprit montrant le futur Règne de Dieu. Néanmoins, l'attente d'un bonheur futur avec Dieu se transforme, dit le Pape, en un engagement pour "que le Royaume s'affermisse et progresse ici et maintenant". (VC 27) Le Royaume, dit-il, "doit transformer les rapports entre les hommes et se réaliser progressivement au fur et à mesure qu'ils apprennent à s'aimer, à se pardonner, à se mettre au service les uns des autres." "Sa nature est la communion de tous les êtres humains entre eux et avec Dieu." "Il ouvre à la fraternité universelle, parce que tous les hommes sont fils du même Père et frères dans le Christ." (Redemptoris Missio, 14,15,43)
Nous, Lasalliens, devons être des signes créatifs et dynamiques de l'engagement de l'Église dans la promotion du Règne de Dieu. L'Église y contribue "par son témoignage et par ses activités, comme le dialogue, la promotion humaine, l'engagement pour la justice et la paix, l'enseignement, le soin des malades, l'assistance aux pauvres et aux petits... Construire le Royaume signifie travailler pour libérer du mal dans toutes ses formes... L'Église est appelée à rendre témoignage au Christ en prenant des positions courageuses et prophétiques face à la corruption du pouvoir politique ou économique." (RM 18,20,15,43)
Le Rapport Delors
Nous sommes signes de la présence de l'Église dans l'exercice de notre mission d'éducation humaine et chrétienne des jeunes, des jeunes pauvres en particulier. Nous participons actuellement à un congrès d'éducateurs européens. Il est donc à propos que nous réfléchissions sur notre mission lasallienne à la lumière du Rapport de la Commission internationale sur l'Éducation pour le 21ème siècle, présidée par Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne. Je ne prétends pas avoir une connaissance approfondie du Rapport Delors. Je base ces remarques sur une causerie faite par Étienne Verhack, Secrétaire général de la Commission européenne sur l'Enseignement catholique (CEEC).
Selon le Rapport Delors l'enseignement doit être organisé autour de quatre piliers. Les jeunes doivent apprendre à connaître, à faire, à vivre ensemble et à être.
1 Ils doivent acquérir les instruments dont ils ont besoin pour comprendre. Ils doivent éprouver le plaisir d'apprendre et de découvrir. Bien qu'ils se spécialiseront, ils ne doivent jamais perdre de vue l'enseignement général et la culture.
2 Les jeunes doivent devenir compétents d'une façon générale plutôt que préparés pour une tâche clairement définie. La compétence prend la préséance sur la qualification professionnelle. Cette compétence comprend la formation technique et professionnelle, un comportement social sain, l'aptitude à travailler en équipe, l'esprit d'initiative et une disposition à prendre des risques.
3 Les jeunes doivent apprendre à vivre ensemble dans le respect mutuel et l'estime des cultures, des spiritualités, de l'histoire, et des traditions des autres. Ils doivent acquérir la capacité d'éviter les conflits quand c'est possible, et de les résoudre pacifiquement quand ceux-ci surviennent. Ils doivent apprendre à accepter la diversité, à reconnaître l'unité fondamentale qui existe mais souvent n'est pas reconnue, et à vivre dans l'esprit d'interdépendance.
4 Leur éducation doit contribuer au plein développement de chaque individu: esprit et corps, intelligence, sensibilité, sens esthétique, responsabilité personnelle, et spiritualité. Au lieu de préparer les enfants et les jeunes à vivre passivement dans une société déjà établie, l'éducation doit leur fournir la capacité intellectuelle de comprendre le monde et de se conduire avec responsabilité et initiative.
Les écoles catholiques à la lumière de ces quatre piliers
Verhack croit que les écoles catholiques doivent repenser leurs programmes à la lumière de ces quatre piliers. Il porte une attention spéciale au quatrième: "apprendre à être" c'est-à-dire à l'éducation de la personne. Il pense que ce pilier conduit à un des buts fondamentaux de l'école catholique: l'évangélisation. La mission d'évangélisation, dit-il, touche directement l'identité de l'école catholique.
* Aujourd'hui, dit-il, nous avons à faire face à une culture qui a été christianisée mais qui a désormais brisé ses liens avec son passé religieux. Les écoles catholiques existent dans des situations multiculturelles, multireligieuses, religieusement indifférentes, et de consommation. La culture sous-jacente en Europe de l'Ouest ne soutient plus leur mission.
* Un but fondamental de l'école catholique est d'éveiller les jeunes au sens et à l'espérance dans un monde où la religion est souvent considérée comme irrationnelle, un vestige du passé, et n'ayant rien à voir avec les questions humaines fondamentales. Les enseignants dans les écoles catholiques doivent garantir la possibilité pour les jeunes de poser leurs questions concernant le sens et l'espérance dans un environnement accueillant. L'enseignement catholique ne doit jamais être réduit à la communication de la connaissance scientifique et technique et de l'information.
* Les écoles catholiques doivent être fidèles à leur identité catholique et simultanément ouvertes aux autres. Elles doivent accueillir les diversités sociale, multiethnique, multiculturelle, multireligieuse. Les écoles catholiques peuvent trouver une nouvelle vitalité en aidant les jeunes à apprendre à vivre la diversité comme une richesse et pas comme un objet de crainte. L'unité n'est pas fondée sur une recherche du plus petit dénominateur commun, mais sur la connaissance et le respect mutuels. Un grand défi posé aux écoles catholiques est d'aider les jeunes à apprendre, à comprendre et à vivre l'unité dans la diversité.
Verhack insiste sur la nécessité d'un investissement solide dans la formation continue des membres de la communauté éducative à la signification des écoles catholiques. Sinon rien ne pourra garantir l'avenir de ces écoles. Il est particulièrement important que les chefs d'établissements catholiques intériorisent le sens et s'engagent à transformer en réalité le programme écrit.
* Dans les écoles catholiques le dialogue entre la foi et les questions de sens et d'espérance se fait en communauté. Cette communauté doit s'ouvrir à la communauté du monde dans sa recherche des valeurs morales. Cela doit se faire en solidarité avec les pays qui sont en cours de développement économique.
LA MISSION LASALLIENNE
Alors que je préparais ces paragraphes sur l'éducation dans le contexte de la globalisation, l'enseignement en général et l'enseignement catholique en particulier, j'étais très conscient de la convergence de pensée avec notre tradition lasallienne et particulièrement avec les publications récentes de l'Institut
* Deux documents du Conseil général basés sur les orientations du Chapitre général:
La Mission lasallienne d'éducation humaine et chrétienne: Une mission partagée.
Réflexions sur la politique missionnaire de l'Institut.
* Deux éditions du Bulletin de l'Institut:
L'école chrétienne lasallienne et sa présence parmi les autres religions.
L'Institut des Frères des Écoles Chrétiennes et l'Éducation aujourd'hui, une présentation des cinq colloques.
* Ma présentation à Strasbourg:
Lasalliens sans frontières.
et des sections de beaucoup de mes lettres pastorales.
Cette liste n'est pas exhaustive. Il faudrait y ajouter, non seulement les présentations écrites, mais les interventions des Conseillers généraux, et des membres des divers secrétariats dans les innombrables rencontres avec les Frères et les partenaires au cours des années.
Mon commentaire n'est pas une invitation à des auto-félicitations ni à la complaisance. Des déclarations et des exhortations sont évidemment une chose, la réalité vécue en est une autre. Néanmoins je crois que nous devons reconnaître le sérieux de nos orientations d'Institut, remercions Dieu pour le progrès évident que nous avons fait pour revitaliser la mission lasallienne, et renouveler notre engagement dans la poursuite de nos buts toujours plus efficacement.
Le charisme lasallien
Il y a trois cents ans, Dieu a confié une mission spéciale à Jean-Baptiste de La Salle, la mission de donner une éducation humaine et chrétienne en particulier aux enfants et aux jeunes pauvres. Nous dirions aujourd'hui que Dieu a accordé à La Salle un charisme. Il a partagé ce charisme avec les premiers Frères qui, alors, ont commencé la démarche de le transmettre aux générations successives de Frères. Vivre ce charisme comme Frères des Écoles Chrétiennes est la façon originelle. Aujourd'hui, trois cent vingt ans après la fondation, nous, Frères, sommes toujours convaincus, avec La Salle, que "cet Institut est d'une très grande nécessité" et, avec notre Règle que "les jeunes, les pauvres, le monde et l'Église ont besoin du ministère des Frères. (Règle 141) Néanmoins, nous comprenons plus clairement que précédemment qu'on peut vivre ce charisme de façons différentes. Nous voyons avec grande joie que le charisme de Jean-Baptiste de La Salle inspire non seulement les Frères mais "de nombreux éducateurs" (Règle 20) Nous reconnaissons que le don que Dieu a fait pour le service des jeunes "déborde le cadre de l'Institut qu'il a fondé". Nous considérons les divers mouvements lasalliens comme "une grâce de Dieu" (Règle 146)
Nous sommes ici à un congrès de Lasalliens, hommes et femmes, qui partageons de façons différentes et à des niveaux différents le charisme de Jean-Baptiste de La Salle. Ma présence parmi vous aujourd'hui est, pour vous, une invitation à participer toujours plus profondément à l'esprit de foi et de zèle qui a motivé La Salle, l'esprit qui est l'indispensable fondement de la mission lasallienne.
Le charisme de Jean-Baptiste de La Salle est essentiellement apostolique et, par conséquent, orienté vers la mission. La mission est l'éducation humaine et chrétienne des jeunes et des jeunes pauvres en particulier. La mission est aussi au service des jeunes adultes, des adultes et des adultes vétérans. (Règle, 3,13) Je ne peux pas, cet après-midi, parler de tous les aspects de la mission lasallienne. J'ai décidé de faire quelques remarques sur six sujets importants: l'éducation de la foi, la pastorale des jeunes, l'éducation des pauvres, l'éducation à la justice sociale, la promotion du changement social, et la défense des droits de l'enfant. Ces sujets sont parmi ceux que j'ai traités dans ma lettre pastorale cette année. J'en ai adapté le texte pour cette conférence.
1. Éducation de la Foi
Le Conseil général et des membres des divers secrétariats ont étudié récemment l'éducation de la foi dans la mission lasallienne aujourd'hui. J'ai écrit des réflexions sur ce thème dans plusieurs de mes lettres pastorales, et plus récemment dans celle de 1997. Cette même année nous avons publié La mission lasallienne et l'Éducation humaine et chrétienne, qui consacre un bon nombre de pages à la dimension chrétienne de nos écoles, à l'éducation de la foi, à la relation de la foi et de la culture, au dialogue oecuménique et interreligieux, et d'autres sujets appropriés. En outre nous avons publié récemment le Bulletin de l'Institut qui comporte un rapport sur le cinquième colloque: Communiquer la foi aujourd'hui.
Je me limite maintenant à évoquer le sujet et exprimer ma conviction que cela doit constituer un des sujets principaux du prochain Chapitre général qui va commencer dans cette salle le 1er mai prochain. Aujourd'hui la tentation de se retirer devant le défi implicite de l'éducation de la foi est grand. Face à l'indifférence et à l'hostilité occasionnelle que les jeunes manifestent, nous nous sentons quelquefois impuissants et craintifs pour faire face au défi carrément. Pourtant, je ne veux pas exagérer. Les Lasalliens prennent de plus en plus souvent des actions constructives. Dans certains Districts nos écoles proposent des leçons bien organisées d'éducation de la foi ou d'études religieuses quotidiennes. Plus souvent, des écoles donnent des leçons deux fois par semaine. Des Frères et des partenaires lasalliens s'efforcent de comprendre les jeunes et leur milieu. Ils s'efforcent de trouver le "moment opportun et le langage approprié pour parler de Jésus-Christ" ((Règle, 15)
Catéchistes par vocation
Lasalliens, si nous ne faisons pas face à ce problème, nous ne pouvons pas prétendre être sérieux au sujet de la mission lasallienne. La vision de la mission de La Salle, évidente partout dans ses écrits, est sans ambiguïté. Nous devons, bien sûr, donner corps à cette vision dans un monde différent du sien; nous devons reconnaître l'essence du message qu'il adresse aux Frères et incarner ce message dans notre réalité d'aujourd'hui:
"Vous êtes établis de Dieu pour succéder aux saints apôtres, dans l'exposition de la doctrine de Jésus-Christ, et dans l'affermissement de sa sainte loi dans l'esprit et dans le coeur de ceux à qui vous l'enseignez lorsque vous faites le catéchisme qui est votre principale fonction... Vous y êtes-vous assez appliqués pendant cette année? Avez-vous regardé cette fonction comme votre principal devoir à leur égard?" (Med 145.3, 91.3)
Inspirés par de tels passages, les auteurs de la Déclaration, le document important du Chapitre général de 1967, déclarent que les Frères sont catéchistes par vocation (38.1). Malgré les difficultés dans la communication de la foi aujourd'hui "nous ne renonçons aucunement à vouloir annoncer Jésus-Christ" (39.4) Etre catéchistes par vocation c'est aimer et respecter nos jeunes comme des personnes humaines distinctes. C'est les accepter "tels qu'ils sont" et les prendre au sérieux . C'est marcher côte à côte avec eux, leur permettant de partager ouvertement leur perplexité et leurs interrogations sur le sens de la vie et sur la foi religieuse. Etre catéchistes par vocation c'est partager avec les jeunes ce que nous voyons, pensons et croyons, sans essayer de leur imposer notre foi.
Comme je l'ai dit à Strasbourg il y a six ans, nous observons dans le monde, et particulièrement en Europe, une grande diversité de ce que le Pape appelle "situations" concernant la foi religieuse. Nous avons des jeunes, souvent dans la même école, qui "vivent" leur foi catholique, et ceux qui ne le font pas, des jeunes qui sont Chrétiens mais pas catholiques, des jeunes qui appartiennent à des religions autres que chrétiennes, des jeunes qui cherchent éclectiquement une "spiritualité", des jeunes qui sont indifférents ou même hostiles à la religion.
Tout en reconnaissant la complexité des situations et des défis correspondants nous devons néanmoins, nous demander sérieusement si nous donnons une priorité suffisante à la création d'écoles et de centres qui correspondent autant que possible, à l'école décrite dans la Règle, c'est-à-dire, une école ou un centre qui, en vertu de ses orientations, "signifie" la communion interpersonnelle que le Royaume de Dieu réclame; une école ou un centre qui soit un "moyen de salut", le salut dans son sens le plus complet "Libération du mal dans toutes ses formes." (Jean Paul II Redemptoris Missio 15)
Étant donné les "situations" de nos jeunes, nous pouvons trouver des directives utiles dans les orientations que l'Église fournit pour la présence et la mission de l'Église parmi les personnes qui appartiennent à une autre foi. L'Église considère "le dialogue" et la "proclamation" comme des aspects distincts mais liés de l'évangélisation. Nous avons besoin des deux dans nos écoles de nos jours. Il y a beaucoup de façons dont nous pouvons engager les jeunes dans un dialogue, avec nous et entre eux, quelle que soit leur position sur la foi religieuse: la promotion de relations humaines; la sensibilisation aux questions de justice sociale et l'encouragement à s'engager dans le travail pour la justice; la promotion de la prière en commun avec des diversités de formules; la promotion de conversations informelles, et de partage personnel au sujet de la foi religieuse; l'organisation de conférences, de séminaires, de groupes de discussion sur des sujets liés à la foi.
Néanmoins, nous devons faire davantage. Le Pape affirme avec insistance que les jeunes ont le droit d'entendre parler de Jésus-Christ et que les Chrétiens ont le devoir d'y répondre. Nous éducateurs lasalliens, avons certainement, un devoir particulier de trouver des façons créatives de proposer Jésus-Christ à nos jeunes, quel que soit leur âge, en respectant toujours, bien sûr, leur liberté. Nous devons mettre des leçons de religion à leur disposition, des cours qui sont au moins facultatifs sinon obligatoires, des cours donnés par des enseignants qui soient qualifiés, théologiquement et pédagogiquement.
2. Ministères de pastorale
En traitant à part de ces ministères je n'entends pas les séparer de l'éducation dans la foi. Par ministères pastoraux je veux parler de ces activités qui contribuent à l'éducation de la foi mais se déroulent ordinairement en dehors de la classe. L'organisation d'activités pastorales est très diverse dans le monde lasallien. Cependant, partout, je sens un intérêt renouvelé pour aider les jeunes à prendre conscience de la présence de Dieu dans leur vie et leur apprendre à prier. Des écoles ont des programmes créatifs pour aider leurs élèves à estimer les sacrements d'Eucharistie et de Réconciliation et les préparer pour le sacrement du mariage. Elles proposent des retraites et des jours de récollection. Elles organisent des petites communautés de foi qui permettent à ceux qui sont sérieux au sujet de leur foi de vivre avec d'autres qui cherchent la même possibilité. Beaucoup d'écoles ont des centres pastoraux où les jeunes peuvent recevoir des conseils et trouver des lectures ou des matériaux multimédia. Souvent les responsables de ces centres organisent des causeries, des séminaires et des discussions sur des sujets importants pour le jeune d'aujourd'hui.
Foi, communion, service
Dans beaucoup d'écoles dans certaines régions du monde, les jeunes consacrent deux heures ou plus par semaine à un service des pauvres, des anciens ou des malades. Certaines écoles exigent un nombre d'heures minimum, d'autres les laissent facultatives. Ces programmes pourraient être appelés sociaux plutôt que pastoraux. Personnellement cependant je crois qu'ils sont effectivement des instruments d'évangélisation. En mars dernier, j'ai eu l'occasion de participer à un panel de discussion sur "le service formation". Un de nos partenaires lasalliens a dit qu'il avait été responsable de l'organisation d'activités de service pendant environ 15 ans. Or les sept dernières années il avait lié ce programme au mouvement des Jeunes Lasalliens et à leur devise: foi, communion, service. Il a remarqué l'impact positif de cette liaison; cela avait placé le service dans le cadre de la foi et en avait approfondi le sens et la signification.
Les Jeunes Lasalliens
Le mouvement des Jeunes Lasalliens est une dimension intégrante du ministère pastoral avec les jeunes. C'est nettement une structure de formation. Au cours des dernières années il y a eu une "explosion" d'activités des Jeunes Lasalliens. Ce n'est pas une exagération, bien que les situations varient considérablement. Le mouvement prend différentes formes. Dans certaines régions de l'Institut le développement est remarquable. Dans d'autres régions il y en a moins ou pas du tout.
Un nombre croissant de nos écoles a des groupes actifs de jeunes Lasalliens. Les membres se rencontrent toutes les semaines ou tous les mois pour prier, pour planifier des projets de service, pour réfléchir sur leurs expériences. Les piliers du mouvement sont trois caractéristiques de la spiritualité lasallienne: foi, communion, service. Les participants s'engagent à un service selon un rythme mensuel ou hebdomadaire. Certains ont des projets plus vastes pendant la période des vacances. Dans différents secteurs de l'Institut ils organisent des assemblées de district, interdistrict ou régionales, et périodiquement des assemblées internationales. Quelquefois les programmes durent de cinq à sept jours, et comprennent des projets de service. Suite à ces assemblées les participants, fréquemment, lancent un groupe de jeunes Lasalliens parmi les élèves de leur école ou les anciens élèves.
Je suis très heureux que ce mouvement soit présent dans un bon nombre de Districts et d'écoles en Europe. Le dernier rassemblement des jeunes Lasalliens européens s'est tenu à Worth Abbey en Angleterre, en juillet dernier, ce fut une expérience merveilleuse pour les participants. Je vous encourage tous à donner une grande priorité au développement du mouvement des jeunes Lasalliens.
Volontaires lasalliens - court terme
Pendant les périodes de vacances, au cours des deux dernières décennies, beaucoup de volontaires se sont proposés pour un service dans les pays pauvres et aussi dans leur propre pays. Ces volontaires comprennent des élèves, des anciens élèves, des enseignants, des membres du personnel, des parents et des amis. Certains ont fait cela deux fois, trois fois et même davantage pendant les périodes de vacances.
Ordinairement ces volontaires sont engagés dans des programmes d'éducation ou de développement qui contribuent d'une façon significative à la vie des gens. Ces activités sont, en même temps, des expériences éducatives précieuses pour les participants. Ils apprennent à connaître la richesse de cultures qui leur étaient inconnues jusqu'alors et leur estime et leur compréhension de ces cultures augmentent. Du fait que c'est un service concret qu'ils ont rendu et des relations personnelles qu'ils ont établies, ils sont plus conscients de la situation désavantagée dans laquelle vivent ces gens et souvent ils s'engagent dans une lutte à longue échéance contre la pauvreté et l'injustice structurelle.
Beaucoup de districts représentés ici ont des programmes remarquables. Vous envoyez des centaines de volontaires dans des régions pauvres du monde, chaque été. Je vous félicite sincèrement. J'espère que ce mouvement continuera à se développer.
Volontaires lasalliens - une année ou davantage
Le mouvement des Volontaires pour une longue durée évolue de diverses façons depuis de nombreuses années. Un bon nombre de jeunes hommes, par exemple, comme alternative au service militaire obligatoire, ont collaboré dans les oeuvres apostoliques de l'Institut dans des pays autres que le leur. Certains ont vécu avec les Frères.
Ces dernières années un nombre croissant de régions et de districts a répondu d'une façon positive au désir de jeunes garçons et filles, de consacrer une année ou davantage de leur vie au service des pauvres. Dans certaines régions les réponses sont ad hoc, dans d'autres elles sont plus structurées. Certaines comprennent l'option de vie avec la communauté.
Les programmes structurés diffèrent d'une région à l'autre, dans une région par exemple environ trente volontaires vivent ensemble dans une grande communauté composée de Frères et de volontaires et s'engagent dans un programme intensif de prière, de communauté et de service des pauvres. Trente ou quarante volontaires d'une autre région vivent en communautés avec les Frères dans des secteurs pauvres ou troublés, soit dans leur pays soit dans des pays étrangers. Presque tous sont jeunes, mais il y a des exceptions. Ils travaillent comme enseignants, aides enseignants, catéchistes, ou membres de la pastorale des jeunes. Certains sont engagés dans des programmes d'alphabétisation, de sport, et une variété d'autres activités. Ces volontaires cherchent une expérience de vie communautaire. Par conséquent ils acceptent librement les exigences de participation à la vie communautaire des Frères, ce qui comprend la prière et la messe quotidiennes. Certains anciens volontaires sont devenus enseignants ou agents de la pastorale dans des oeuvres lasalliennes.
Des programmes qui sont nettement de formation
Dans ma récente lettre pastorale j'ai fait mention d'une interview passionnante donnée par Nicolas Toussaint de France. Comme élève dans une de nos écoles, il a découvert les trois piliers: foi, communion, service. Il est devenu plus tard volontaire lasallien et a travaillé dans une oeuvre pour marginalisés et exclus tout en vivant avec les Frères. Nicolas est maintenant volontaire aux Philippines. Dans cette interview, il a avancé avec beaucoup de perspicacité, qu'il a reconnu "une unité et une force dans les trois piliers: foi, communion, service." Néanmoins, à cause de ce qu'il appelle "une intuition géniale" ces trois piliers ne constituent pas une exigence pour entrer, "mais ce sont "trois voies proposées à chaque jeune pour avancer vers l'unité".
J'ai souvent écouté avec émotion des jeunes réfléchir sur leur expérience comme volontaires ou jeunes Lasalliens. Invariablement ils parlent de l'énorme impact que cette expérience de service a eue sur eux, affirmant qu'ils ont plus reçu qu'ils n'ont donné. En fait, disent certains, cette expérience a changé leur vie. Il y a un an, j'ai écouté trente jeunes lasalliens d'université qui rentraient d'un mois de leurs vacances d'hiver qu'ils avaient employé à un service. Ils ont décrit les gens qu'ils venaient de rencontrer et servir. Certains étaient émus aux larmes en parlant et n'ont pas pu achever leur récit.
Ma conviction grandit régulièrement que l'expérience des groupes fondés sur la foi, la communion et le service est formatrice. Certains jeunes découvrent ou redécouvrent Dieu et la foi religieuse. D'autres trouvent une nouvelle image de Jésus-Christ. Ils en arrivent à le connaître comme quelqu'un qui aime et qui a compassion, comme le Bon Samaritain et le Bon Pasteur. D'autres encore découvrent une nouvelle vision de l'Église. Enfin, je pense qu'à travers ce service les jeunes parviennent à connaître intimement un monde de gens pauvres et désavantagés, un monde qu'ils connaissent à peine maintenant ou seulement d'une façon intellectuelle.
Ces programmes de pastorale sont, je crois Providentiels. Ils sont efficaces. Quand des structures émergent qui sont efficaces dans l'éducation des jeunes dans la foi aujourd'hui, il faut les développer.
3. Éducation des pauvres
Comme vous le savez bien, la solidarité avec les pauvres est une dimension essentielle de l'héritage lasallien et par conséquent de notre mission aujourd'hui. Les Lasalliens doivent faire tout ce qu'ils peuvent pour rendre les écoles accessibles et bien adaptées aux pauvres et à leurs besoins spécifiques. Nous entendons quelquefois la question, "qui sont les pauvres?" Si quelqu'un ici aujourd'hui se pose cette question, je suggère qu'il arrête la première personne qu'il rencontrera dans la rue et lui demande, "qui sont les pauvres?" Je crois que dans la plupart des cas, sinon dans tous, la réponse sera que les pauvres sont ceux qui sont dépourvus économiquement et ne peuvent pas satisfaire leurs besoins essentiels. C'est cela même. Les pauvres sont aussi ceux qui sont marginalisés et délaissés. Ce sont les immigrants appauvris, tels ceux qui arrivent régulièrement et en nombre important dans les pays d'Europe. Ce sont les gens sans abri, et ceux, y compris les jeunes, qui travaillent dans les rues ou mendient sur les trottoirs. Les pauvres se trouvent parmi ceux qui sont exclus des bienfaits de la globalisation. Dans notre tradition lasallienne nous considérons comme les pauvres auxquels nous sommes envoyés de préférence, les jeunes qui ont des problèmes de comportement, des difficultés pour apprendre, de sérieux problèmes personnels, sociaux, ou familiaux. (Règle,40)
A Strasbourg, j'ai fait une remarque que je souhaite reprendre cet après-midi. Nous devons faire attention à ne pas confondre économiquement pauvre et académiquement pauvre. Évidemment certains jeunes économiquement pauvres ont des aptitudes intellectuelles limitées probablement le même pourcentage que dans l'ensemble des jeunes. Néanmoins, beaucoup d'autres jeunes pauvres sont extrêmement doués intellectuellement. Ceux d'entre vous qui ont enseigné dans des écoles de pays pauvres ou ont travaillé avec nos jeunes Frères en formation, dont beaucoup viennent de familles très pauvres - savent combien cela est vrai. Nous devons ouvrir les portes de la chance à ceux qui sont devenus marginalisés par les circonstances.
Initiatives nouvelles en réponse à des besoins nouveaux.
Nous, Frères, prononçons un voeu spécial d'association pour le service éducatif des pauvres. Conformément à ce voeu nous devons nous efforcer de faire tout ce que nous pouvons pour atteindre les pauvres par nos propres écoles et centres ou en collaboration avec d'autres. En outre, notre Règle oblige les districts à établir un plan d'évolution des oeuvres apostoliques qui fasse progressivement du service éducatif des pauvres une priorité effective. Cette mise en application exige que nous renforcions les oeuvres pour les pauvres qui existent déjà et créions de nouvelles façons de les instruire. La Règle, inspirée par Vatican II, dit qu'un engagement renforcé pour l'éducation des pauvres peut exiger que nous retirions des Frères de certaines activités et que nous confiions ces activités à des partenaires laïcs. Le retrait des écoles d'un, de deux ou davantage de Frères, ou d'une communauté entière n'implique pas un manque de confiance que cette école particulière puisse être un instrument efficace d'éducation humaine et chrétienne. Cela implique au contraire que nous, Frères, avons un engagement particulier envers l'éducation des pauvres et, à cause de nos voeux, sommes libres d'agir. Cela manifeste aussi notre conviction que les partenaires laïcs peuvent conduire ces écoles comme institutions authentiquement lasalliennes.
Ces passages sont certainement "des paroles dures" pour beaucoup de Frères et difficiles à comprendre pour nos partenaires laïcs. Étant donné la situation des vocations en Europe, comment peut-on penser à de nouvelles créations pour les pauvres? Cependant, Jean-Paul II confirme notre orientation en pressant les religieux, même si leur institut éprouve un manque de vocations, "à répondre généreusement et avec audace, même par des actions nécessairement limitées, aux nouvelles formes de pauvreté, surtout dans les lieux les plus reculés." (VC 63) Il dit en outre que c'est Dieu qui appelle les personnes consacrées à donner de nouvelles réponses aux nouveaux problèmes de façons cohérentes avec leur charisme originel. (VC 73)
Le nombre de Districts qui ont fait des pas concrets pour faire de plus en plus de l'éducation des pauvres une priorité effective va croissant. Certains ont retirés des communautés ou ont réduit le nombre de Frères dans certaines écoles, maintenant toutefois les institutions, comme écoles lasalliennes du District. Ils ont renforcé les oeuvres actuelles pour les pauvres et en ont créé de nouvelles. Nous voyons un nombre impressionnant de projets, d'activités et même d'écoles et de centres nouveaux. Ces initiatives ne sont pas "en marge" comme cela aurait peut-être été le cas il y a quelques années. Elles sont au contraire dans le courant principal des oeuvres apostoliques du District.
Ces orientations dépendent tout d'abord des Frères. Néanmoins il est important que tous les membres de nos communautés éducatives les comprennent et les apprécient.
4. Éducation à la justice sociale
Nous voyons un progrès dans la création de programmes efficaces d'éducation à la justice sociale. Néanmoins, le progrès n'est pas le même partout. Nous devons faire encore beaucoup plus que ce que nous faisons. Nous devons être clairs, aucune institution, quel que soit le type d'éducation qu'elle propose, et quel que soit l'âge de ses élèves, ne peut employer avec justice le label Lasallien, si les élèves n'y apprennent qu'ils sont frères et soeurs, non seulement entre eux, mais aussi pour et avec les autres, particulièrement ceux qui sont dans le besoin. C'est un message que nous devons transmettre sans compromission et sans ambiguïté à tous les membres de la communauté éducative.
Nous devons explicitement organiser des programmes d'éducation aux problèmes du monde: cours, conférences, rassemblements, séminaires, matériaux de lecture, matériaux multimédias, etc. En outre nous devons former nos jeunes à l'enseignement social de l'Église. Puis, nous avons à organiser des programmes de service semblables à ceux que j'ai déjà décrits, avec des occasions de réflexion sur ces expériences à la lumière de l'Évangile.
5. Pour le changement social.
Nous devons considérer encore une autre dimension de notre engagement envers la justice: les Lasalliens doivent agir en faveur du changement social. Nous avons une force énorme de Frères, d'enseignants, de membres du personnel, de membres de bureaux ou conseils, de parents, d'anciens élèves, d'amis et de jeunes. Dans beaucoup de pays du Monde Lasallien, l'absence de liberté d'expression et le manque de responsabilité des politiciens, limitent les possibilités d'influencer la société d'une façon efficace. En Europe, cependant, les Lasalliens peuvent contribuer efficacement. Nous devons mettre notre imagination, notre créativité, et notre détermination à l'oeuvre. Souvent nous pouvons avoir un impact effectif à travers la participation à des campagnes pour un changement désiré. Nous devons faire un "remue-méninge" (brainstorming) sur les possibilités, développer des programmes d'action, puis les mettre en oeuvre. Bien sûr, je parle d'activités constructives, non-violentes, pour faire advenir la justice, des activités motivées par l'amour de Dieu et du prochain. Je ne parle pas d'une irresponsable violence des rues.
Le Pape écrit que tous les chrétiens doivent avoir une option préférentielle pour les pauvres, mais les personnes consacrées "de manière toute particulière". "Le Seigneur les appelle, dit-il, à dénoncer les injustices perpétrées contre bien des fils et des filles de Dieu, et s'engager pour la promotion de la justice." (VC 82) Il a adressé ces mots aux "personnes consacrées" telles les Frères. Néanmoins, comme il le dit expressément, tous les chrétiens - et j'ajoute certainement tous les Lasalliens - doivent avoir une option préférentielle pour les pauvres.
6. Défense des droits de l'Enfant
L'an dernier j'ai écrit que la situation d'innombrables enfants dans le monde d'aujourd'hui est un scandale inacceptable. J'ai dit que notre charisme lasallien nous invite à faire de notre solidarité avec les enfants délaissés, abandonnés, marginalisés et exploités un accent particulier de notre mission. Essayant d'être concret j'ai écrit sept pages d'actions possibles. Je n'ai pas le temps de répéter le contenu de ces pages. J'ai suggéré que les Frères mettent cette lettre pastorale, ou au moins les pages les plus appropriées, à la disposition de leurs partenaires. La réponse préliminaire, aussi bien de Frères que de partenaires lasalliens, a été encourageante. J'espère que le Chapitre général proposera la défense des droits de l'enfant comme accent particulier de l'exercice de la mission que nous avons reçue de saint Jean-Baptiste de La Salle.
REMARQUES DE CONCLUSION
Dans les méditations que le Fondateur a écrites à l'usage des Frères pour le temps de leur retraite annuelle, il dit qu'il n'est que trop ordinaire aux artisans et aux pauvres, de laisser vivre leurs enfants à leur liberté, comme des vagabonds qui errent çà et là, tant à cause de leur pauvreté qu'à cause qu'ils sont dans une sollicitude continuelle de gagner ce qui est nécessaire à la vie. A cause de l'oisiveté et des mauvais compagnons, ces enfants développent des habitudes de péchés qui sont difficiles à corriger. La Salle dit que Dieu veut que ces enfants parviennent à la connaissance de la vérité et qu'ils soient sauvés. Dans sa bonté Dieu veut porter remède à la malheureuse situation de ces enfants. En conséquence il a établi les écoles chrétiennes. Mais ces écoles doivent avoir des enseignants capables d'aider les enfants à trouver la vérité et le salut. C'est pourquoi Dieu a éclairé le coeur de certaines personnes, les appelant à lui consacrer leur vie dans l'éducation des jeunes. La Salle dit alors aux Frères dans un langage très direct: "c'est vous qu'il a choisis."
La Salle a écrit ces méditations premièrement pour les Frères. Néanmoins, la page de titre dit qu'elles sont aussi destinées à toutes les personnes qui s'emploient à l'éducation de la jeunesse. Je vous adresse donc ces paroles à vous tous cet après-midi. Bien sûr, nous devons les lire, les comprendre, et les vivre dans le contexte de notre propre réalité à l'aube d'un nouveau siècle et d'un nouveau millénaire. Quand nous lisons ces paroles intelligemment et dans la prière, nous découvrons que La Salle, comme Jésus, enseignait avec autorité. Nous reconnaissons la sagesse de son enseignement et nous y trouvons une riche source d'inspiration et d'unité. Nous en venons à savoir pourquoi, il y a cinquante ans, l'Église a proclamé Jean-Baptiste de La Salle Patron de tous les éducateurs d'enfants et de jeunes. Je vous encourage à écouter ces paroles de notre Fondateur, légèrement adaptées, comme le message personnel qu'il vous adresse:
Remerciez Dieu pour la grâce qu'il vous a donnée.
Honorez votre ministère,
Rendez-vous de dignes ministres.
(MTR 193,3, 194.1, 199.3) |